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le dessin contemporain

indispensable dessin

le dessin est la discipline artistique noble, difficile, pratiquée par tous les grands artistes anciens et modernes : savoir dessiner est indispensable au plasticien, comme l’est le piano au musicien, sans quoi il leur manquera toujours quelque chose.
Les artistes actuels ont bien compris l’intérêt du dessin et apprécient son côté immédiat, intime, simple.

Les collectionneurs aiment les prix modérés du dessin avec l’avantage d’une pièce unique ; le marché du dessin et assimilé s’est d’ailleurs fortement développé, comme les prix. Des galeries se sont spécialisées sur ces oeuvres faites sur papier.

La définition du dessin a évolué vers le tracé sur ordinateur et s’est élargie aux oeuvres mixtes : crayon, gouache, aquarelle qui rehaussent un dessin ou une encre, jusqu’à l’exagération d’un domaine devenu outré.

Dans cette page :
 

le Salon du Dessin résiste aux dérives :

> le vénérable Salon du Dessin 2026, toujours fastueusement logé au Palais Brongniart, se consacre traditionnellement aux oeuvres anciennes et modernes de facture classique (graphite, fusain, pastel, encre mais pas plus loin) mais il accueille aussi des travaux actuels
> par exemple y figurent les nominés du Prix de la Fondation Daniel et Florence Guerlain, dont ce dessin de Simon Schubert
> que vous évoque ce local vide baigné d’une douce mais plate lumière extérieure ? un appel à la mélancolie d’un lieu entre deux, ou à un enfermement mental, "un renvoi à Johannes Vermeer", une étude minimaliste géométrique ? voici une démonstration de la puissance d’un simple dessin au crayon, certes techniquement très sophistiqué :
> les autres foires off de dessin ont souvent une interprétation du médium "dessin" trop large, pour raison commerciale : explication ; mais d’autres aussi résistent

 Simon Schubert artiste
Simon Schubert ST Lumière à travers la fenêtre
2025 graphite 70x50
(courtoisie Fondation Guerlain) ... clic=zoom
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le destin du dessin

 
histoire d’un aller-retour de l’enfer

  tracer, dessiner est un réflexe inné de l’homme (démontré par les dessins d’enfants), une impulsion créative ; et traditionnellement une étape de préparation des tableaux comme des sculptures.
Mais le 20è siècle a bouleversé les méthodes de l’art classique, alors dessiner n’a plus été une obligation de base.
  Erik Dietman, artiste :
"dessiner est une manière de penser"

Pire ! dans les années 70 l’enseignement calamiteux aux Beaux-Arts jugeait le dessin dépassé : "on partait du principe que les nouvelles formes de création -photo, installation, vidéo- permettaient de se passer du dessin" [Vincent Bioulès, ancien prof, aux BA, Le Monde 29/03/2011]. C’était aussi stupide qu’avoir affirmé au 19è siècle que la photo allait supprimer le portrait peint... le même honnête professeur précise qu’aujourd’hui le dessin permet "l’observation lente par opposition aux images rapides des écrans".

  Heureusement dessiner revient dans les 80’s, de manière décomplexée ; cette ouverture prit le nom de Cabinet Graphique au Centre Pompidou, nuance qui lui permet d’englober aussi la gravure : la définition contemporaine du dessin ne se limite plus à l’usage du crayon ni aux esquisses.   Jean Cocteau : "écrire c’est dessiner, nouer les lignes de telle sorte qu’elles se fassent écriture, ou les dénouer de telle sorte que l’écriture devienne dessin" [Opium, 1930]

 
Dans les 90’s les USA révèlent d’autres façons de dessiner, par exemple sous une forme narrative et spontanée, ou celle du crayon non levé qui parcourt le papier inspirée du graffitisme, ou celle du méga-dessin minutieux qui envahit le mur entier... D’autres pratiques plus contestables ont accompagné ce retour, comme ces gribouillis d’une certaine "école" de NewYork élevés en créations artistiques, ou ces études préparatoires proposées comme étant des "oeuvres"...

Au 21è siècle le dessin s’enrichit des planches de BD vendues comme oeuvres "masters", dans des galeries spécialisées parfois ouvertes par les éditeurs eux-mêmes qui y trouvent un débouché dans le monde de l’art.
Mais le collectionneur doit veiller à différencier les BD de consommation courante -souvent moches- et celles à caractère artistique...

Eric Stalner
Vito tome 2, planche 24, 35×46
(courtoisie Galerie Glénat)
clic=zoom

 

Le retour en force du dessin sur le marché s’est confirmé en 2007 par le 1er salon du dessin contemporain à Paris : Drawing Now, qui complète le vénérable Salon du Dessin consacré aux oeuvres anciennes et modernes.

L’apothéose vient en 2025 par Dessin sans Limite qui, au Grand Palais, rassemble l’immense fonds dessiné du Centre Pompidou, fermé. Cette exposition illustre l’extension actuelle de la notion de "dessin" en la déclinant en thèmes significatifs : étudier, raconter, tracer et animer. Voir aussi en fin de page.

 Eric Stalner

 

une définition estompée

qu’est-ce encore que le "dessin" ? car cette notion a considérablement évolué :



vous voyez désormais aux salons spécialisés des "dessins" à la gouache, à l’acrylique (!), à la craie, à la limaille de fer, des collages ou même des vidéos dessinées (normalement appelées films d’animation…) ; quoi de commun avec aux défititions classiques du dessin (ci-dessous) ?

 

Marlène Moquet : Eclairé éclairant
2015, 145x21cm, à DrawingNow 2015
émail à froid, huile, aérographe,
crayon de couleur (tout de même !)
(courtoisie Galerie Godin)... clic=zoom

Alors quand on est perdu, on fait appel aux dictionnaires... où les définitions divergent :
> représentation sur une surface de la forme… sans la couleur... contour linéaire, profil, ligne (Larousse 2015)
> représentation au crayon, au pinceau ou à la plume ; la couleur n’est pas citée à cette époque (Larousse 1930)
> représentation de la forme et des valeurs de lumière et d’ombre plutôt que de leur couleur (Robert) 
> art de représenter des objets ou des idées, des sensations (CNRTL)
> dessins graphiques : matérialisés par des éléments graphiques en deux dimensions (INPI)
> représentation grâce à un crayon, un pinceau, une plume (Académie de Nice), etc

Grâce à ce flou, le marché s’étend plus que de raison et crée un engouement avec un effet pervers : les prix s’envolent !

  Xue Sun  

s’il est encore possible de trouver un beau dessin à moins de 1000€ (c’est modéré, pour une pièce unique), trop de familiarité avec d’autres médiums a boosté les prix à quelques dizaines de milliers d’Euros, montants alors exagérés avec risque de bulle (sans jeu de mot)

> ces deux jeunes artistes sont régulièrement représentées dans des galeries qui participent à la Semaine du Dessin de Paris ; ceux-ci restent encore dans une définition évidente du dessin :

Xue Sun, Créature, crayon, encre, aquarelle, 2009
(courtoisie l’artiste) ... clic=zoom

 

Noémie Sauve, Percé crayon feutre, 2013, 66x92l
(courtoisie l’artiste ) clic=zoom
  Noémie Sauve

le dessin a sa semaine

chaque année au printemps se tient la Semaine du Dessin à Paris :

> le Salon du Dessin : à La Bourse dite Palais Brongniart ; particularité : 80% d’oeuvres anciennes ou modernes ; c’est la référence internationale prestigieuse du dessin traditionnel

> Drawing Now : au Carreau du Temple, au Marais ; particularité : "la" foire du dessin contemporain et actuel ; Drawing Lab , émanation permanente de Drawing Now, est un lieu dédié au dessin avec des expositions ;

pendant cette large semaine des musées et fondations présentent leurs collections de dessins, avec visites guidées (par exemple la BnF fait visiter son riche Département des Estampes) ; les galeries aussi se focalisent sur le dessin : l’offre est immense.

 

vénérable artiste, pourquoi dessinais-tu ?

 
pour un artiste d’autrefois les raisons de dessiner étaient nombreuses, raisons qui concernent aussi les jeunes, par exemple :

> étudier, préparer, esquisser un tableau à l’huile (Delacroix)
> créer une oeuvre spécifique sur papier (Seurat)
> témoigner d’un événement (Daumier)
> témoigner d’une personne, d’un sentiment par le portrait (Delacroix)
> moquer la société par le dessin humoristique ou la caricature (Victor-Hugo)
> ou simplement prendre sur le vif sur un journal, un carton (Toulouse-Lautrec)

  Georges Seurat   Honoré Daumier   Eugène Delacroix
 
Georges Seurat, dessin au crayon comté, vers 1890
 
Honoré Daumier, carricature illustrant le livre Les Gens de justice, vers 1846
 
Eugène Delacroix, auto portrait, vers 1826, crayon rehaussé
  Victor-Hugo   Eugène Delacroix   Toulouse-Lautrec
 
Victor-Hugo, Cardinal grand inquisiteur, 1873, dessin colorié
 
Eugène Delacroix, vers 1843, esquisse pour Orphée pour l’Assemblée Nationale
 
Toulouse-Lautrec, croquis fait au cabaret, vers 1890

 
notons que souvent ces artistes jouaient la perfection, la précision, la minutie par un travail laborieux, ce qui rend ces créations attractives sur le marché, même pour des études, bien que parfois difficiles à dater voire attribuer faute de signature.
Les dessins sont aussi abondants car le papier est un support facile à trouver, peu cher, toujours à portée de main pour un croquis rapide.

Ensuite ? il y a un point d’inflexion qui sépare les statuts du dessin d’autrefois du contemporain : les uns sont plutôt des esquisse, exercices ou dessins accomplis mais préparatoires, conservés par l’artiste, non signé ni datés, sorte de réservoirs de formes et d’idées ; les autres sont des oeuvres à part entière : pour l’artiste actuel, dessiner n’a plus forcément pour motif un protoype, mais une manière spontannée de concrétiser un état mental par exemple, ce qui peut expliquer qu’une aquarelle abstraite soit considérée comme un "dessin" (par Henri Michaux par exemple)

 

le dessin actuel s’est émancipé

 
le dessin actuel a évolué vers une diversification des genres, des médias et des techniques qui donnent une grande liberté aux artistes, une forte visibilité à ce média et ainsi un fort intérêt des collectionneurs :

> le nouveau dessin classique se pose sur de nouveaux supports comme le plexi (Ulrike Bolenz)
> le dessin réaliste se confond avec la photo (Frank Selby)
> le dessin fantastique reste un "classique" (Antoine de Castellane)
> la BD se voit détournée (illustrateur Claude Mirande)
> le dessin mural se libère du support (Nicolas Buffe)
> la carricature humoristique engagée est éternelle Chapatte)
> le dessin éphémère du street-art, de la craie à la fresque (Dan Perjovschi)
> sans oublier les images animées du cinéma et des jeux vidéos,
> ...et le livre d’artiste qui prend des formes très imaginatives

 

Ulrike Bolenz   Frank Selby   Antoine de Castellane
Ulrike Bolenz, Groupe Bleu, 2009, technique mixte
 
Frank Selby, Disaster for window6, 2007, crayon sur calque
 
Antoine de Castellane, dessin, 2008
Claude Mirande   Nicolas Buffe   Murzo
Claude Mirande,
dessin d’illustration
 
Nicolas Buffe, dessin mural à la craie,
2010, Tokyo+gal.Schirman-Debeauce Paris
 
Murzo, Grandeur et décadence, 2013
avec les couleurs du drapeau français
Freddish Papritz   Dan Perjovschi   Sebastian Diaz Morales
Freddish Papritz, Blood Marvel, 2009, crayon, feutre,pochoir
 
Dan Perjovschi, 2007, craie sur tableau noir, CCSuisse de Paris
 
Sebastian Diaz Morales, 2004, Lucharemos hasta anular la ley : dessin ou vidéo ou combinaison ?

 

vers l’outrance

mais cette émancipation est devenue outrée, pourquoi ?
> pour raison commerciale : il y a une dizaine d’années le dessin permettait d’acquérir une pièce unique à prix raisonnable (déjà, dès qu’une peinture quitte la toile pour le papier, son prix diminue ; alors un dessin sur papier...) ; mais bien des galeries n’ont pas assez d’artistes dessinateurs à présenter à une foire de dessin classique, mais si on étend la définition du médium dessin, cela devient possible...
> et par exagération du concept du trait, comme l’a bien montré l’exposition Dessin sans Limite au Grand Palais fin 2025, où sont inclues dans le domaine du "dessin" les notions suivantes :

> l’abstraction sur papier, suivant l’idée que "l’écriture dessinée, lieu de la respiration et de la pensée du vide qui a marqué le compositeur, poète et plasticien John Cage" [DP]

>> ainsi cette gouache de Sam Francis est-elle exposée comme
un dessin ! on se demande sous quel critère l’est-elle,
le seul support papier n’étant pas pertinent ; par contre
les foires de dessins y trouvent prétexte pour élargir leur offre...

Sam Francis ST 1960 gouache sur papier 66x50
(courtoisie C. Pompidou) ... clic=zoom

 
> les performances : "le dessin s’est émancipé de sa fonction de représentation pour affirmer son statut de trace, du geste de la main à celui du corps tout entier dans son rapport à l’espace" : pourquoi se gêner, le cirque c’est de l’art plastique...

  Sam Francis artiste

> la littérature : "les processus du dessin et de l’écriture ont toujours été proches parents comme le rappelle l’étymologie du mot grec graphein qui signifie tout à la fois écrire et peindre ; c’est vrai (voir ici) mais est-ce une raison pour que l’art plastique absorbe la littérature ? ; toutefois il est correct de voir dans la calligraphie un geste esthétique parent du dessin
 
> le collage : "avec lui, le papier se substitue au tracé", et hop, le "dessin" n’a plus besoin du couple crayon-main, base de son existence
 
> l’usage du pinceau : certains théoriciens réussissent à nommer "dessin" des aquarelles, gouaches voire même des huiles (!) qui prennent du temps long d’une réalisation complexe, inversément au dessin

Ainsi on occulte deux caractéristiques du dessin qui font sa merveilleuse particularité : sa spontanéité et sa simplicité de réalisation ; le dessin doit rester un médium direct et un espace de recherche, sinon il perd son âme.

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